09.09.2006

Que faisait-il dans cette caverne ?

Les savants professeurs disent quelquefois des choses fortes. Par exemple, M. Courtin, qui jouit du titre de « directeur de recherches au CNRS », s’est avisé, non sans étonnement, à propos des peintures rupestres découvertes récemment dans les calanques de Cassis, que les hommes préhistoriques « n’étaient pas les sombres brutes qu’on imaginait ». Moi, qui ne suis pas un savant ( ou un « scientifique », comme on dit aujourd’hui ), j’aurais pu l’éclairer depuis longtemps.
A cause du sieur Darwin et de sa théorie du transformisme, l’homme-des-cavernes est le grand calomnié de l’histoire moderne. On raconte vraiment n’importe quoi sur ce malheureux. Entre autrs que, quand il désirait s’accoupler avec une femme des cavernes, il commençait par la rouer de coups et la traîner par les cheveux sur quelques kilomètres. S’il y avait la moindre vérité dans cette invention, tout ce qu’on pourrait en déduire c’est que, déjà, à cette époque reculée, l’homme était différent des animaux. Ceux-ci, en effet, à la saison des amours, font toutes sortes de gracieusetés et de mignardises à leurs femelles pour les séduire.
Chesterton, qui croyait en Dieu et qui, par conséquent, avait la certitude que l’homme était une créature unique et la mesure de toute chose, pose la seule question sérieuse sur la préhistoire : Que faisait l’homme des cavernes dans sa caverne ? Or c’est là justement le seul renseignement que nous avons sur lui : il faisait de la peinture. En d’autres termes, c’était un artiste. Si on donne des pinceaux et des couleurs à un gorille, il pourra bien barbouiller au hasard une paroi de caverne, mais ses barbouillages, en un million, ou en dix millions d’années, ne ressembleront jamais à un bison ou à un élan. Le gorille ne saurait alimenter de ses productions que les galeries d’art abstrait de Paris et de New York, qui sont spécifiques du XXème siècle de l’ère chrétienne.
L’idée géniale de Darwin, qui a entraîné l’adhésion des têtes de linotte pensantes, c’est que les choses se sont faites lentement, qu’il s’est écoulé des périodes infinies entre le moment où le poisson a commencé son évolution et celui où il est devenu homo sapiens. Puisque cela a duré si longtemps, se disent les linottes, cela prouve que Dieu n’existe pas. Curieux raisonnement. Il y a tout autant de mystère et de merveilleux à transformer une carpe en Charles Darwin, voire en M. Courtin, même si cela prend dix mille siècles, qu’à créer Adam par un foudroyant acte d’amour.
Pour en revenir à l’homme des cavernes, je pense que c’était un charmant garçon, et qui ne s’exprimait pas par onomatopées comme dans les romans des frères Rosny. Sachant peindre, il devait savoir aussi faire des vers et peut-être de la musique. Contrairement aux chercheurs du CNRS, je ne serais pas tellement étonné si l’on apprenait un jour qu’il connaissait le chauffage central.

Jean Dutourd, in Journal des années de peste 1986-1991

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